Le chauffeur de bus coupe le moteur, se retourne et nous indique le ponton où on doit s'arrêter. Comment sait-il que c'est le bon ? On ne lui a jamais rien dit, sinon nos noms. Le trajet depuis Hanoï, on l'avait réservé chez une compagnie ; la croisière, chez une autre, sans jamais relier les deux ni donner le nom d'aucun navire. Réseau parfaitement rodé ou mafia des croisières, le mystère restera entier. Mais une autre question nous travaillait depuis le départ : les endroits trop célèbres finissent souvent par décevoir, alors la baie d'Halong, vue et revue mille fois, allait-elle vraiment valoir le détour ?
Un petit bateau-navette nous conduit ensuite du ponton jusqu'au navire principal. On pousse la porte de la cabine, et le doute commence à fondre. Comme souvent, les photos n'avaient pas rendu justice au lieu. Une baignoire face à la mer, un balcon rien qu'à nous, un lit immense, et surtout cette vue : les pitons calcaires qui surgissent de l'eau, juste là, devant nous. Sur le toit, une piscine, et comme le bateau compte peu de suites, l'espace paraît sans fin. Sur le lit, un cœur a été déposé pour nous. Couple de deux hommes, on est reçus sans un froncement de sourcil, sans la moindre gêne. On voyage assez pour savoir que ce n'est pas partout le cas, et ce détail-là pèse plus lourd que tout le luxe de la chambre.
Reste à comprendre le décor. En vietnamien, Ha Long signifie "dragon descendant". La légende veut que des dragons envoyés par les dieux aient recraché perles et jade pour dresser ces milliers d'îles en rempart contre les envahisseurs. Près de mille six cents pitons calcaires, classés au patrimoine mondial de l'UNESCO. Face à eux, on ne discute plus la légende.
Puis vient le kayak. Trente, quarante minutes à pagayer au ras de l'eau, avant de regagner le bord. Et c'est au retour qu'apparaît la scène qu'on n'oubliera pas : une petite dame, seule sur sa barque, changée en supermarché flottant. Des pommes, des cigarettes, et même des bouteilles de Moët & Chandon. Tout un étalage improbable tenant sur une embarcation grande comme rien. Le contraste est saisissant, entre le grand confort du bateau et cette débrouille posée sur l'eau.
Le soir, le karaoké s'en mêle : les Vietnamiens du bord enchaînent les tubes du pays, l'ambiance monte, joyeuse et bruyante. On tente notre chance à la pêche au calamar, sans le moindre succès. Puis la nuit tombe pour de bon. On monte sur le pont supérieur, et le vacarme s'efface d'un coup. Autour de nous, des dizaines de bateaux illuminés flottent dans le noir, à perte de vue, comme une constellation posée sur l'eau. Un gin tonic à la main, il ne reste que la baie, immense et silencieuse.
Le lendemain matin, on ouvre les yeux sur la baie elle-même, les pitons dressés juste devant le balcon. Une dernière activité nous attend : la Dark and Bright Cave, une grotte traversante qui doit son nom au contraste entre sa partie sombre, enfouie dans la roche, et son débouché soudain sur un lagon intérieur baigné de lumière. On la découvre à bord d'une petite embarcation traditionnelle en bambou, conduite par un habitant de la baie. Avant le départ, il nous tend les célèbres nón lá, les chapeaux coniques traditionnels du Vietnam. L'embarcation se faufile lentement entre les falaises avant de pénétrer dans la grotte, puis débouche sur ce lagon caché, calme et préservé. Touristique, oui, mais le charme reste intact. Il est déjà temps de reprendre la direction du port.
Alors, surcotée, la baie d'Halong ? Avant d'y venir, nos attentes étaient un peu mitigées. Les lieux les plus célèbres finissent parfois par décevoir, et on se demandait si la baie d'Halong échapperait à cette règle. Finalement, on repart conquis. Le décor, le confort, cette vue à couper le souffle, l'ambiance à bord, ces rencontres au fil de l'eau, et surtout un accueil qui ne nous a jamais fait sentir de trop : chaque minute aura valu le détour. Trop courue, la baie ? Peut-être. Mais une chose est sûre : pour nous, la magie a complètement opéré, et on comprend désormais pourquoi elle fascine autant de voyageurs.
