Le grondement se rapproche. En quelques secondes, les serveurs replient les tables contre les murs, les touristes se collent aux façades et le train traverse la ruelle à quelques dizaines de centimètres de nous. Bienvenue sur la Train Street. C'est ici que l'on découvre Hanoï pour la première fois, au milieu des cafés installés le long des rails et des appareils photo déjà prêts à immortaliser le passage du train. On se demande alors si cette attraction est à l'image de la ville, ou si Hanoï a bien plus à offrir que ce décor devenu célèbre.
Pour cette première journée, on commence justement par le grand classique. Un egg coffee entre les mains, on attend le passage du train dans la Train Street du nord, la plus connue des deux. Cette spécialité hanoïenne n'a pourtant rien d'un café aux œufs comme son nom pourrait le laisser croire. Il s'agit d'un café vietnamien surmonté d'une mousse fouettée à base de jaune d'œuf, de sucre et de lait concentré, dont la texture rappelle presque un tiramisu. Celui qu'on boit ici est correct, sans plus. L'endroit mise surtout sur le spectacle. Heureusement, on en dégustera plusieurs autres pendant notre séjour, bien meilleurs cette fois. Et presque chaque jour, on reviendra s'installer sur une Train Street, parfois au nord, parfois au sud, beaucoup plus calme, simplement pour regarder les trains passer en prenant un café.
Très vite, une autre découverte prend le dessus. La cuisine vietnamienne. Avant ce voyage, beaucoup de plats nous étaient totalement inconnus. On découvre le bun cha, composé de porc grillé servi dans un bouillon avec des vermicelles de riz et des herbes fraîches, le banh cuon, de fines crêpes de riz garnies de viande et de champignons, ou encore le chè, un dessert vietnamien qui se décline en une multitude de versions, mêlant haricots, fruits, gelées, lait de coco ou encore tapioca. Chaque repas devient une nouvelle curiosité, et c'est probablement l'un des pays où on aura le plus élargi notre palette de saveurs.
À la tombée de la nuit, changement complet d'ambiance. Direction Beer Street. À peine engagés dans la rue, les rabatteurs nous interpellent de tous les côtés. Chaque terrasse veut nous convaincre de nous asseoir chez elle. Pour des Européens peu habitués à ce niveau d'intensité, c'est franchement déroutant, presque agressif par moments. Puis on se prend rapidement au jeu. On s'installe, et c'est là qu'on découvre aussi une première leçon de voyage : le prix affiché n'est jamais le prix final. Les verres qu'on nous annonce à 180 000 dongs finissent à 100 000 après quelques échanges (Matthieu s'est révélé être un fin négociateur). Un gin tonic posé sur la petite table, on passe une bonne partie de la soirée à simplement observer cette rue où il se passe toujours quelque chose.
Et puis, il y a cette scène devenue emblématique de Beer Street. Les petits tabourets en plastique envahissent les trottoirs alors qu'ils sont, en théorie, réservés aux piétons. Régulièrement, la police effectue des contrôles pour faire respecter cette règle. Dès qu'elle apparaît au bout de la rue, tout s'accélère. Les employés replient les chaises à toute vitesse, les clients se lèvent, les trottoirs redeviennent impeccables... jusqu'à ce que les agents disparaissent. Quelques minutes plus tard, les tabourets réapparaissent comme si de rien n'était. On assiste à ce ballet parfaitement rodé un verre à la main, presque aussi amusés par la scène que par l'ambiance de la rue elle-même.
Les jours suivants, on prend aussi le temps de découvrir une autre facette de Hanoï. On visite le mausolée de Hô Chi Minh, où repose l'ancien dirigeant vietnamien, puis la cité impériale de Thang Long, témoin de près de mille ans d'histoire, avant de rejoindre le Temple de la Littérature, première université du pays. Entre deux visites, on préfère souvent simplement flâner dans les rues du Old Quarter, se perdre au hasard des ruelles, s'arrêter dans un café, tester un nouveau restaurant ou découvrir une nouvelle spécialité vietnamienne.
S'il y a une chose qui nous marque tout autant que la Train Street, c'est bien la circulation. Traverser une rue à Hanoï devient presque un sport de combat. Les scooters et les voitures semblent ne jamais s'arrêter, même devant les passages piétons. Les premières fois sont franchement impressionnantes. Puis on comprend rapidement la règle : avancer doucement, sans hésiter, garder un rythme constant et laisser les véhicules slalomer autour de nous. On finit même par adopter la technique des locaux, qui consiste à lever une bouteille d'eau bien remplie de manière ostensiblement menaçante pour signaler sa présence et se frayer un passage. Dit comme ça, cela paraît complètement fou. Pourtant, après quelques jours, on finit presque par trouver ça... naturel.
Finalement, c'est peut-être ça, le véritable visage de Hanoï. Une ville où le chaos semble régner partout, mais où tout le monde trouve finalement sa place. Les trains traversent les cafés, les scooters contournent les piétons au dernier moment, les tabourets disparaissent à l'arrivée de la police avant de réapparaître quelques minutes plus tard. De l'extérieur, tout paraît désordonné. Pourtant, après quelques jours, on comprend que ce chaos est parfaitement organisé. Et c'est précisément ce qui fait tout le charme de Hanoï.
