Séoul, mais dans quoi est-ce qu’on vient d’atterrir ?

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Séoul, mais dans quoi est-ce qu’on vient d’atterrir ?

« Stop it. Stop it. You stop it now! »

Matthieu se lève et se retourne pour lui faire face.

Depuis plus d’une heure, un jeune homme au comportement déroutant tourne autour de nous sur les berges du fleuve Han. Il chante, ou du moins on pense qu’il chante, avec des écouteurs qui ne semblent même pas connectés à son téléphone. Il s’approche de l’un, puis de l’autre, repart, revient, nous crie des mots ou des chansons que l’on ne comprend pas. Au début, il ne semble représenter aucun danger et on choisit simplement de l’ignorer.

On attend le coucher du soleil près du Banpo Bridge, célèbre pour ses jets d’eau qui se déversent vers le fleuve. On a trouvé notre place depuis presque une heure et la lumière commence enfin à devenir belle lorsque le jeune homme revient. Cette fois, son comportement change. Il commence à nous frapper sur le haut de la tête. On lui demande clairement d’arrêter, puis on se retourne vers le paysage en espérant que cela suffira. Quelques secondes plus tard, il recommence. Cette fois, ce sont plusieurs coups de poing dans le dos.

Matthieu se lève immédiatement et se retourne franchement pour le confronter.

« Stop it. Stop it. You stop it now! »

Autour de nous, plusieurs personnes commencent à s’excuser pour lui. On ne sait pas ce qui pousse ce jeune homme à agir ainsi, mais la situation devient suffisamment agressive pour qu’on préfère partir. On est quand même au pays de Squid Game et de quelques excellents films de survie. Inutile de vérifier jusqu’où va l’immersion culturelle. Après presque une heure à attendre le coucher du soleil, on abandonne donc notre place au moment où il commence enfin.

Et à ce moment-là, une question commence sérieusement à nous traverser l’esprit : mais dans quoi est-ce qu’on vient d’atterrir ?

Il faut dire qu’on est à Séoul depuis moins de vingt-quatre heures. Notre avion a atterri vers minuit. Immigration, bus depuis l’aéroport, quelques rues à pied et nous découvrons vers deux heures du matin notre maison pour les six prochaines nuits : une chambre de 11 m², probablement la plus petite dans laquelle on ait jamais dormi. Un lit de 140 centimètres pour deux, nos sacs et plus vraiment beaucoup de place pour le reste.

Pourtant, on l’adore assez vite. Elle est propre, très bien placée près du métro et du bus pour l’aéroport, et son prix est dérisoire pour Séoul. Le petit déjeuner est rudimentaire mais inclus : pain, œufs, beurre et confiture dans un frigo en libre-service, avec eau et café à disposition. C’est aussi ici que l’on découvre un premier mystère coréen : les serviettes de bain. Environ 40 × 80 centimètres, soit chez nous la taille d’une serviette pour les mains. On cherche évidemment les grandes. Il n’y en a pas.

À deux dans 11 m², dans un lit de 140 centimètres et avec une serviette de 80 centimètres pour sortir de la douche, la Corée commence plutôt bien.

Le lendemain matin, on veut faire un peu de sport sans déranger personne. À quelques minutes se trouve le Dongdaemun Design Plaza, le DDP, immense bâtiment aux courbes métalliques dessiné par Zaha Hadid. Dans le parc, on découvre un espace ombragé avec du matériel de sport en libre-service, dont des cordes à sauter et des hula hoops. Pendant notre séance, des Américains d’origine coréenne viennent jouer avec nous. On discute voyages, ils nous conseillent d’en profiter tant qu’on est jeunes, on leur explique qu’on est justement partis pour un an et leur réaction nous fait rire. Pour une première rencontre, difficile de faire plus sympathique.

Après une douche et un petit déjeuner, on retourne au DDP. Cette fois, pour entrer. On tombe sur l’exposition de l’illustrateur coréen Keykney et Sébastien, qui n’a manifestement pas encore recalibré son cerveau sur les prix coréens, achète deux billets à 44 000 wons sans trop réfléchir. Petit détail : une grande partie de l’exposition est en coréen.

Finalement, on adore. Avec beaucoup d’humour, Keykney croque la famille, les relations et toutes sortes de petites scènes du quotidien coréen. On ne comprend pas chaque bulle, mais les dessins suffisent souvent à saisir les situations. Pour notre première journée dans le pays, découvrir certains codes familiaux, certaines traditions et les petites absurdités du quotidien à travers une bande dessinée transformée en exposition est une excellente introduction à la culture coréenne.

Puis vient notre première confrontation avec le métro. Et là, Séoul nous impressionne immédiatement. Il est immense mais étonnamment calme. Les stations sont propres, les quais ordonnés, les indications efficaces et les gens parlent peu. Surtout, on découvre que le métro semble avoir été pensé comme bien plus qu’un simple moyen de transport. On trouve des toilettes propres et gratuites partout, des commerces, des distributeurs et toutes sortes de petits services. Une infrastructure conçue non seulement pour déplacer des millions de personnes, mais aussi pour leur simplifier la vie.

C’est un niveau de confort auquel on est beaucoup moins habitués dans les métros européens ou nord-américains. Il faut simplement comprendre comment acheter puis recharger sa carte de transport, car nos cartes bancaires étrangères ne nous permettent pas de tout faire directement. On ressort donc chercher du cash.

C’est là que deux jeunes femmes nous abordent. Elles sont souriantes, nous demandent d’où l’on vient, puis nous proposent assez rapidement de découvrir une cérémonie traditionnelle coréenne. Elles nous montrent des photos, nous expliquent le rituel et insistent pour que nous les accompagnions. L’endroit serait à une quinzaine de minutes. On décline. Elles insistent. On décline encore.

On finira par découvrir que ce genre d’approche, sous prétexte de faire découvrir une cérémonie ou une tradition coréenne, est régulièrement signalé à Séoul et peut être utilisé par certains groupes religieux pour approcher des étrangers. Cette deuxième rencontre est nettement plus déroutante que la première.

Quelques heures plus tard viendra la troisième, celle du Banpo Bridge, du jeune homme et de ce « Stop it. Stop it. You stop it now! » qui aura ouvert cette histoire.

Quand cette première journée s’achève enfin, Séoul nous a laissé une impression assez improbable. La ville elle-même semble être un modèle d’ordre, de calme et de propreté, tandis que certaines de nos toutes premières rencontres ont été nettement plus imprévisibles. Statistiquement, ce n’est évidemment pas très sérieux. Psychologiquement, ça suffit largement à dérégler notre radar à inconnus.

Et c’est précisément ce qui rend la journée suivante assez drôle.

Le lendemain, nous visitons Gyeongbokgung, l’ancien palais principal de la dynastie Joseon. Avant même d’avoir franchi une grande partie du site, un homme vient spontanément nous parler. Il nous demande d’où l’on vient, combien de temps on reste à Séoul et discute tranquillement avec nous. Rien d’étrange, rien d’insistant. Pourtant, après les rencontres de la veille, notre cerveau reste sur ses gardes. On attend presque le moment où il va nous proposer une mystérieuse cérémonie traditionnelle.Il n’en fera rien. Il voulait simplement discuter.

Cette petite conversation nous fait réaliser qu’en moins de vingt-quatre heures, quelques expériences inhabituelles ont suffi à modifier notre perception des rencontres suivantes. C’est avec cette pensée en tête que l’on découvre le palais. Construit à l’origine en 1395, détruit, reconstruit puis restauré à plusieurs reprises, Gyeongbokgung est aujourd’hui l’un des lieux les plus emblématiques de Séoul.

Mais ce qui nous frappe le plus, ce sont les visiteurs. L’entrée étant gratuite pour les personnes portant un hanbok, des centaines de Coréens et d’étrangers parcourent les cours et les pavillons en vêtements traditionnels. Entre les toits courbés, les portes peintes et toutes ces silhouettes en costume, le palais paraît presque habité.

On poursuit ensuite vers Bukchon Hanok Village. Les hanok sont les maisons traditionnelles coréennes, reconnaissables à leurs toitures courbes et à leur architecture de bois. Bukchon n’est pas un décor reconstitué mais un véritable quartier résidentiel où ces maisons font encore partie du quotidien. Pourtant, en arrivant, on a presque l’impression d’entrer dans un décor de cinéma. Les ruelles sont magnifiques, les façades parfaitement photogéniques et les visiteurs nombreux.

Puis on remarque les panneaux demandant de respecter le silence.

« Shhh. »

Évidemment, ça nous fait marrer. À partir de là, il suffit que l’un de nous parle un peu trop fort pour que l’autre lui fasse immédiatement « shhh ». Puis l’inverse. Et cela devient rapidement notre blague pendant toute la balade.

Derrière l’humour, les panneaux ont une vraie raison d’être. Des habitants vivent derrière ces portes et le succès touristique de Bukchon est devenu suffisamment envahissant pour que les visites soient désormais réglementées dans certaines rues.

Le soir, retour au DDP. Cette fois, l’immense bâtiment argenté devient lui-même un écran. Des projections lumineuses glissent sur ses façades courbes, épousent l’architecture, la font disparaître puis réapparaître. Plus tôt, on regardait des dessins à l’intérieur. Maintenant, c’est le bâtiment entier qui devient une œuvre. On reste longtemps devant et, sans vraiment s’en rendre compte, Séoul commence sérieusement à nous plaire.

Tout ne fonctionne pas pour autant. On traverse Gangnam pour découvrir la fameuse Starfield Library du COEX Mall, vue des centaines de fois en photo. Ses bibliothèques de treize mètres sont jolies, évidemment. Mais pour nous, c’est probablement l’une des plus grosses déceptions du séjour. Beaucoup d’Instagram pour finalement assez peu d’émotion. On fait quand même la photo devant les grandes mains de Gangnam Style. Il y a des obligations auxquelles on ne résiste pas.

Puis on file vers Seongsu et Seoul Forest, et la ville change encore de personnalité. Boutiques tendance, notre unique passage par un photomaton coréen, puis soudain un immense parc, des cerfs, des insectes, des papillons et le Han au bout du chemin. Quelques stations plus tard, changement de décor à nouveau : Hongdae, ses musiciens dans la rue, ses arcades et ses machines à pinces.

C’est là que Matthieu gagne notre nouveau trésor : un minuscule hamburger en peluche. Depuis notre arrivée en Corée, on remarque ces petits accessoires accrochés partout. Aux sacs à dos, aux bananes, aux sacs à main ou même aux téléphones. Ici, les accessoires semblent parfois avoir leurs propres accessoires. Alors quand Matthieu gagne un premier hamburger à une machine à pinces, il tente sa chance une seconde fois. Contre toute attente, il en gagne un deuxième d'affilée.

Quelques minutes plus tard, nous avons donc exactement le même hamburger accroché chacun à notre sac. Notre nouvel accessoire de mode coréen et on en est absurdement fiers.

À Myeongdong, la foule devient compacte et la nourriture envahit les rues. On passe d’un stand à l’autre, on goûte, on partage et on découvre notamment une spécialité à l’œuf bien plus sucrée-salée que les pâtisseries auxquelles son apparence nous faisait penser. La journée se termine ensuite le long de Cheonggyecheon, ce cours d’eau aménagé qui traverse le centre de Séoul. En soirée, les berges se remplissent de locaux venus s’asseoir au bord de l’eau, discuter, manger ou simplement profiter de la fraîcheur. Sous les lumières de la ville, l’endroit a quelque chose de particulièrement vivant.

Mais notre plus beau Séoul se trouve finalement beaucoup plus haut.

Depuis la station Sangye, on décide de monter au Buramsan. Les applications nous annoncent une randonnée bien plus longue, mais en moins de trois quarts d’heure nous atteignons les rochers proches du sommet, à 508 mètres d’altitude. Le sentier est remarquablement aménagé et balisé, avec quelques passages plus raides sur le granit.

Ce qui nous frappe immédiatement, c’est le calme. Alors que la ville compte près de dix millions d’habitants, nous croisons relativement peu de monde. Depuis la rue, on avait été frappés par la répétition de son architecture, ces immenses ensembles d’immeubles qui semblent parfois se reproduire à l’identique d’un quartier à l’autre. Depuis Buramsan, cette uniformité devient étrangement belle. Les blocs se transforment en motifs, les montagnes découpent l’horizon et la lumière du soir colore progressivement toute la ville.

On reste près d’une heure et demie là-haut. Le soleil descend, il commence à faire frais et, peu à peu, des milliers de fenêtres et de rues s’allument sous nos pieds. On prend beaucoup trop de photos, puis on finit surtout par poser les téléphones.

Pour voir Séoul d’en haut, beaucoup choisissent Namsan et sa célèbre tour. Nous, on garderait Buramsan sans hésiter. L’accès est gratuit, la montée nous a pris environ 40 à 45 minutes et ce soir-là, face à cette immense métropole, on avait presque l’impression d’être seuls.

C’est probablement notre plus beau moment à Séoul.

La ville nous réserve pourtant encore un dernier choc, artistique cette fois.

Au MMCA Seoul, on visite la grande exposition consacrée à Do Ho Suh, l’un des artistes contemporains sud-coréens les plus reconnus. Certaines de ses œuvres reproduisent à taille réelle des espaces domestiques en tissu polyester translucide. Des portes, des couloirs, des interrupteurs et des détails architecturaux apparaissent devant nous comme les fantômes de maisons que l’on pourrait emporter avec soi.

Puis il faut s’approcher.

Dans Who Am We?, ce qui ressemble de loin à une simple surface colorée révèle une multitude de minuscules visages. Dans Floor, un sol transparent qui paraît constellé de petits points est en réalité soutenu par une foule de minuscules personnages. Individuellement presque invisibles, ensemble ils portent littéralement le poids de ceux qui marchent au-dessus d’eux.

C’est spectaculaire sans avoir besoin d’être monumental. Et c’est peut-être là qu’on comprend enfin ce qui nous plaît tant dans cette ville : à Séoul, il faut souvent s’approcher avant de comprendre ce que l’on regarde.

Même HAUS NOWHERE nous joue un peu ce tour. Avant même d’entrer, c’est son architecture qui attire notre regard. Situé dans le quartier de Seongsu, le bâtiment ressemble davantage à une sculpture contemporaine. Le béton brut domine partout. Les volumes sont massifs, les lignes géométriques et les ouvertures immenses. Certaines parties semblent avoir été taillées directement dans la matière. Vu de l’extérieur, on s’attend presque à découvrir un musée ou un centre d’art contemporain. La réalité est un peu différente.

HAUS NOWHERE est un immense espace expérimental où installations artistiques, scénographies et boutiques se mélangent jusqu’à parfois donner l’impression de visiter une galerie. Une partie du bâtiment est notamment occupée par Gentle Monster, la célèbre marque sud-coréenne de lunettes, connue pour transformer ses magasins en véritables expériences immersives.

C’est justement là que l’on tombe sur une activité suffisamment absurde pour nous convaincre d’attendre. Une intelligence artificielle transforme nos visages en personnages-légumes imprimés sur des cartes à collectionner, quelque part entre le portrait personnalisé et Pokémon version potager. On fait donc la queue pour obtenir nos propres têtes en légumes.

Entre deux grandes visites, Séoul nous offre aussi quelques expériences plus légères. Une caricature de nous deux réalisée en cinq minutes chez Acorn Caricature pour environ 14 000 wons. Une salle de sport qui nous offre 50 % de réduction en échange d’un avis cinq étoiles, avant de nous fournir serviettes, T-shirts et shorts afin que nous nous entraînions entièrement habillés aux couleurs de la salle.

Et puis Itaewon. On y était déjà venus le premier dimanche soir. Une bonne cantine populaire, quelques verres dans un bar LGBT presque vide, puis une tentative de finir la soirée en club.

Refusés.

Pas parce qu’on est deux hommes.

Parce qu’on est en Birkenstock.

On n’a peut-être pas toujours le style, mais au moins on a le confort.

Quelques jours plus tard, on décide de donner une seconde chance au quartier. Cette fois, on commence très simplement avec des canettes achetées dans un CVS et bues dehors, devant le magasin. Cela faisait probablement des années qu’on n’avait pas passé une soirée comme ça et, précisément pour cette raison, cela nous a beaucoup fait rire. On poursuit ensuite dans un bar avec des cocktails au soju, sortes de gin tonics où le gin est remplacé par l’alcool coréen.

Six jours plus tôt, on se demandait sérieusement dans quoi on venait d’atterrir.

Maintenant, on connaît la réponse.

Dans une ville qui nous aura demandé quelques jours pour en comprendre les codes et déplacer un peu nos propres repères. Une ville qui nous a surpris, parfois déroutés et très souvent impressionnés.

Séoul est immense mais calme, extrêmement organisée sans être ennuyeuse, capable de passer d’un palais du XIVe siècle à une façade futuriste couverte de lumière, d’une montagne presque vide à une rue remplie de milliers de personnes, d’un bâtiment brutaliste monumental à deux cartes avec nos têtes transformées en légumes.

Au début, on regardait forcément tout cela à travers ce que l’on connaissait déjà. Les rencontres étranges de nos premières heures dans la ville avaient accentué ce réflexe. Puis, jour après jour, on a arrêté d’essayer de tout comparer.

Et ce qui nous semblait si différent en arrivant est devenu une grande partie de ce qu’on a aimé.

Séoul, mais dans quoi est-ce qu’on venait d’atterrir ?

Dans une ville qui nous aura d’abord déroutés avant de nous séduire. Une ville où il faut parfois s’approcher avant de comprendre ce que l’on regarde, qu’il s’agisse d’une œuvre de Do Ho Suh, d’un quartier, d’une habitude locale ou simplement d’une conversation avec un inconnu.

Finalement, ce n’était peut-être pas Séoul qui était étrange.

C’était surtout notre regard qui avait besoin d’un peu de temps pour s’y habituer.